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Louis Nucéra : Tel sur le papier qu’à la bouche.

1 246 vues | 14.03.11 | 15:31

« Il est des êtres qui font du bien. S’ils sont morts, leur souvenir nous accompagne ; s’ils ont écrit, ce sont leurs ouvrages. Alexandre Vialatte ressortit à cette confrérie. Qui a découvert, un jour, le grand livre des choses et des êtres que constitue son œuvre ne peut plus s’en passer. L’amoureux de poésie y rencontre ondes, vibrations, bref, ces phosphorescences et cette aura qui réchauffent l’âme ; le toqué de baroque s’y exalte à chaque page ; le gourmet s’y délecte « tel sur le papier qu’à la bouche », selon l’expression de Montaigne ; l’érudit trouve à qui parler ; le friand de saugrenu pousse de petits cris de contentement ; le fou de grammaire et de langue française est confronté à l’exemplaire. Pintade métaphysique, trou de Lamoricière qui servait aux zouaves à évacuer les eaux contenues dans leur pantalon quand ils traversaient un oued, aboiements du fils du Grand Condé, hennissements de Richelieu lorsqu’il tournait autour de son billard, cadavre du père d’Hector Granet exposé dans l’alcool, chez lui, par le fils, comme une vipère de pharmacie, constatation du type : « la femme existe depuis la plus haute Antiquité », peignées homériques que s’administrent diable et ange gardien tirant à hue et à dia sur le même homme, fourme d’Ambert, fixe-chaussettes, « le tout venant et l’allant de soi » (comme dirait son ami Jacques Audiberti), le détail élevé au rang primordial par l’observation minutieuse du réel s’en donnent à plaisir.
Quant aux lecteurs qui suspectent l’allégresse pour se complaire dans l’affliction, ces quelques lignes tracées par Vialatte, dix-neuf années avant que l’injustice ne nous l’arrache, les rassureront : « Il faut se dépêcher de rire de l’homme. Dès qu’on commence à le regarder avec le cœur, c’est un spectacle difficile à supporter. » Ainsi peuvent-ils toiser sa tristesse avec les yeux ronds et réjouis des cannibales surveillent la cuisson de leur missionnaire. La boucle est donc bouclée. L’écrivain est complet. Ce n’est pas le moment d’en faire bon marché. On n’a pas tous les jours l’occasion de se régaler, en nos temps de sornettes universitaires empreintes d’une monumentale autosatisfaction et d’avant-garde périmée qui entasse le passé dans les combles, car la mode, seule, l’occupe.
Chroniqueur, romancier, pour notre bonheur Alexandre Vialatte a fait son miel de vieilles images venant de son enfance et d’un étonnement permanent sur la vie quotidienne qui n’excluait pas la lucidité. Parfois les paradoxes naissent d’un respect du bon sens.
N’hésitons pas à le proclamer ?
Il était un des points sensibles de l’univers. Il mitonnait des prodiges avec naturel, crayonnait l’invisible, possédait cette vertu d’exactitude que délire et création exigent. Les déroutes « du style et des règles » le hérissaient. Le langage ne s’acoquine pas avec l’à-peu-près. À l’exemple des jongleurs, des équilibristes et des acrobates, les vrais écrivains le savent. Objets qu’on lance et qu’on rattrape, corde raide et trapèze n’admettent pas le laisser-aller
Avec sa grâce d’illusionniste, ses précautions d’artificier cette jeunesse de cœur propre à ceux qui ont beaucoup vu, il nous fait assister « aux querelles du sinistre et du cocasse d’où sourdent les eaux vives de sa création » – l’admirable définition est de Ferny Besson à qui les fervents de Vialatte doivent tant.
Aphorismes, coq-à-l’âne, chimères : les motifs de nous extasier vont crescendo jusqu’au bouquet final qui émerveille. Sa boussole est infaillible. Son nord est fait de beauté. Humour, profondeur, sensibilité, sortilège et cette mythologie qui n’appartient qu’à lui s’y glissent.
La renommée ne l’effleura pas de son vivant. Il ne s’en offusqua point : il n’avait pas la fatuité de se considérer incompris. Le tapage n’était pas son fort. Comme aujourd’hui, comme avant lui, les célébrités d’un jour perturbaient les échelles de valeurs. Mais la postérité veillait et surtout un cercle amical des plus dévot et des plus actif.
D’aucuns, ironisait Cocteau, qui « croient obtenir le Sésame-ouvre-toi de la gloire éternelle, s’avisent bientôt qu’ils ne détiennent qu’un coupe-file, juste valable pour se rendre à Juvisy. » Vialatte, lui, ne croyait rien. Sa modestie lui était si naturelle qu’il ignorait même qu’il fut modeste. Il se contentait d’écrire. Il chantait l’homme. Il arrive que ce sacré bipède doté d’un langage articulé se montre reconnaissant. On voit par là que tout est dans tout. Et réciproquement » .
(Louis Nucéra, Ils ont éclairé mon chemin. Mes 50  écrivains de chevet, préface de Bernard Morlino, Éditions Écriture, 2010).

 



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Alexandre Vialatte
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