L’Auvergne
Ce texte a été publié à l’origine dans la revue Spectacle du Monde n°19, en octobre 1963 et repris dans le recueil Dernières Nouvelles de l’homme, aux Editions Julliard.
Alexandre Vialatte a beaucoup aimé l’Auvergne et a beaucoup écrit sur l’Auvergne bien qu’il n’y soit pas né. Son père, Michel Vialatte est né à Ambert, le berceau de la famille Vialatte. Alexandre lui, nait en 1901 à Magnac-Laval (Haute-Vienne) avant d’aller à Toulouse faire ses premières classes. A l’âge de 14 ans il vient habiter Ambert avec toute sa famille. C’est là qu’il rencontrera Paul et Henri Pourrat, son grand frère ; c’est là qu’il reviendra toute sa vie pour y écrire, y profiter de la nature et y retrouver ses plus fidèles amis. Alexandre Vialatte habitera Mayence sur les bords du Rhin, Clermont-Ferrand, puis Paris avant de partir au lycée français d’Héliopolis en Egypte jusqu’en 1939. Il retournera en Auvergne à sa libération en 1941 avant de retrouver Paris en 1944 où il vivra jusqu’à sa mort en 1971.
L’Auvergne : odeur du vieux temps, Dernières Nouvelles de l’homme, Editions Julliard, p. 56 (200 lignes environ)
L’Auvergne produit des ministres, des fromages et des volcans. Il n’y a rien de plus chauve qu’un volcan. C’est un spectacle de science-fiction que d’en voir trente autour du puy de Dôme, avec leur trou en haut de la tête, comme un nid de poule, comme une fontanelle mal souciée. On dirait un morceau de la lune. Le spectateur en revient halluciné.
La chèvre broute sur leur profil une espèce de pierre ponce poreuse, mais de faible valeur nutritive, qui donne à son lait un peu rêche un petit goût de secousse tellurique apprécié par les géologues. On voit par là que, depuis les Gaulois, les Auvergnats ne craignent plus que le ciel leur tombe dessus. C’est peut-être parce qu’ils ont inventé le parapluie. Ils ne le lâchent plus. Ils ont pour lui une superstition britannique. Surtout dans le train, où ils le serrent entre leurs jambes. Ils le surveillent comme le lait sur le feu. Ils savent qu’il ne faut rien laisser perdre. C’est une de leurs plus sages maximes. Tels sont les progrès de l’industrie.
Les volcans, avec eux, n’ont pas été perdus. Les Auvergnats s’en sont servis pour chauffer leurs eaux souterraines, devenues ainsi plus commerciales, et pour inventer le baromètre, que Pascal découvrit au sommet du puy de Dôme (du moins en gros) ; pour élever à Mercure, le vrai dieu du négoce, les ruines d’un temple intimidant ; pour montrer le mont Blanc aux touristes et distribuer le Prix des Volcans.
L’Auvergne est physico-chimique. Le gaz carbonique s’en échappe de partout ; à Royat, dans une grotte, il asphyxie un chien ; on le montre aux visiteurs pour une somme très modeste, puis on le ranime et on recommence ; les militaires ne paient que demi-place ; c’est ainsi que la science se répand. Dans la grotte de Saint-Alyre, l’eau est tellement calcaire qu’elle sert à pétrifier des oiseaux morts, des ânes, et même des Auvergnats (des Auvergnats entiers, en costume folklorique) qu’on peut voir danser la bourrée, sur une pelouse, figés dans leur enveloppe de pierre ; peut-être aussi des mauvais voisins. Au clair de lune, c’est un spectacle qui impressionne. Il est scientifique et spectral.
Nul fleuve ne s’étale en Auvergne. L’eau y sommeille dans les cratères, par quatre-vingts mètres de fond, avec la truite et l’omble chevalier, ou bondit sur les pentes écume et s’évapore. C’est à peine si elle frôle le roc. L’Auvergnat la rattrape et la met en bouteilles qui guérissent les maladies de foie, du coeur, des reins, de l’intestin grêle et de tous les organes humains, à Vichy, à Châtelguyon, à Saint-Nectaire, à Saint-Yorre, que sais-je ? à La Bourboule et au Mont-Dore ; à Chaudes-Aigues où elle chauffe la ville. Si on casse la bouteille, elle n’est pas remboursée.
Ce qui fait l’intérêt de l’Auvergne, c’est qu’elle est remplie d’Auvergnats. S’il faut en croire les dernières statistiques, elle en contient même plus que Paris. Ils vivent sur les flancs de montagnes abruptes du produit de leur pêche, de leur chasse, de leur entregent et de leur industrie : de leurs eaux et de leur caoutchouc, de leurs fromages et de leurs chocolats, de leurs dentelles et de leurs confitures.
Ils ont des cheveux noirs, des yeux de braise, des dents luisantes et des chandails superposés, les uns marron et les autres aubergine. En laine épaisse. Pour le 15 août, ils en enlèvent un. A la Toussaint, ils en ajoutent deux. A la fin de leur vie ils sont devenus pure laine ; on se sert du grand-père pour planter les épingles, et le médecin, quand il l’ausculte, doit l’éplucher comme un oignon.
Que cherchent-ils dans tous ces lainages ? A avoir chaud. C’est parce que l’air est aigrelet. Même en été les nuits sont froides. Munissez-vous toujours de lainages lorsque vous allez en Auvergne. Tout y est aigrelet : le
« fond de l’air », le fromage, le vin, le son de la vielle. Et même un peu amer : la gentiane du Cantal ; le paysage ; le saint-nectaire (qui sent légèrement le mur de cave et qui est le meilleur fromage du monde) ; la sève de l’herbe et celle de l’homme. Amère et drue, verte, antique et nouvelle, l’Auvergne est notre dernier réservoir de fraîcheur.
Qu’aller chercher en ces contrées lointaines ?
C’est ce qu’un homme de Latour-d’Auvergne me demanda un jour dans le train. II allait enterrer sa mère, il était hôtelier et il savait les choses.
« Vous allez à Clermont, me dit-il, que cherchez-vous ? – Le numéro de téléphone de mon cousin, lui répondis-je. – Non, me dit-il. Ce n’est pas ça. Vous allez à Clermont, qu’est-ce que vous y cherchez ? » Je ne savais pas. « Moi, je vais vous le dire. Vous y cherchez l’é-CO-NO-MIE »
Et en effet, qui ne chercherait l’Economie ? Elle y est chez elle. Elle y a trouvé sa vraie patrie. Elle y court sur les monts avec sa crinière d’or. L’Auvergnat l’attrape par les cheveux, la jette dans son coffre, la tasse, rabat le couvercle et s’assied dessus.
Dans ses sous-préfectures il lui a dressé des temples.
Avec des salles mosaïquées, des degrés de marbre et une coupole comparable à celle des mosquées. Il les appelle des Caisses d’épargne. Tous les chemins y mènent du plus Faut des collines. Ils sont constamment parcourus par des vieillards aux membres desséchés, semblables au lapin écorché, qui vont et viennent entre elles et leur maison lointaine. Des hommes silencieux et capables, disposés derrière des guichets, prennent leur argent et l’inscrivent dans des livres. Les uns sont chauves et même barbus ; d’autres sont barbus sans être chauves ;
d’autres sont chauves sans être barbus. Ils mettent l’argent dans de grands sacs de toile et le descendent dans des sous-sols climatisés où il fermente à la température convenable propre à l’intérêt composé. Autour d’eux toute
la ville est vide (un chat passe quelquefois devant la mairie ronde rendue célèbre par Jules Romains). Nul ne peut donc savoir où cet argent se fabrique. Il s’élabore en secret à l’ombre de la feuille, dans les champs ou dans les étables. C’est une exsudation physique (et mystérieuse comme le sucre de l’érable) qui naît sur la croûte du fromage, la perle du chapelet ou la pointe des fuseaux. L’Auvergnat se compose en gros de la tête, du tronc et des membres. Avec la tête il pense l’économie, avec les membres il la réalise, avec les mains il la met dans le tiroir.
Avec les pieds il est chasseur alpin. On l’a toujours vu francophile. Il ne cesse de rêver d’une Auvergne étroitement associée à la France. Il a donné à sa patrie Brennus et Vercingétorix, Desaix, Pascal, Chabrier, Michel Rolle, Henri Pourrat. Il a le génie du droit et des mathématiques : le mathématicien Bourbaki a vu le jour à Besse-en-Chandesse, et Pascal à Clermont, dans la rue des Chaussetiers. Il est hospitalier, comprend la plaisanterie, fabrique du saucisson de montagne, du vin de Chanturgue, où il n’y a plus de vigne, du vin de Corent où elle donne une idée de ce qu’elle put être avant le phylloxéra. Ses chapelets concurrencent le Japon. Son papier fut le premier d’Europe ; La Fontaine n’en voulait pas d’autre. On l’envoyait en Italie par le passage du Saint-Gothard qui était glissant ; les mulets tombaient dans l’abîme. Quatorze mille six cent trente-cinq lui doivent la mort.
L’Auvergne est hivernale, venteuse et montagnarde. Pour lutter contre les ténèbres, la pluie, les terreurs du solstice, l’Auvergnat se groupe comme les moutons afin de mieux résister au vent. Puis il bâtit autour de lui des murs de pierre épais et noirs, qui ont donné des châteaux célèbres, comme Tournoël, des églises fortes comme Royat, de grands gibets comme à Allègre et le style roman auvergnat. Tant qu’il utilisait la pierre il a lancé le viaduc des Fades qui est le plus haut viaduc d’Europe. Il construit des barrages immenses, il y navigue sur des bateaux à voile comme à Bort ou à Yssarlès.
Perdez l’espoir, en allant en Auvergne, de naître dans un lit-placard, dormir sous le chaume et rouler sur les cimes dans l’étroite « maison du berger ». Vous n’en trouverez que des occasions extrêmement rares. Ne croyez pas non plus que l’Auvergnat passe sa vie à danser la bourrée en jouant de la cabrette sur le flanc aride de ses volcans, à moins que ce ne soit pour les cartes postales, c’est-à-dire par goût du grandiose et du bénéfice commercial.
La vraie Auvergne ne date guère que de Pourrat. Avant lui Vercingétorix avait eu une idée confuse de cette province, mais il n’avait eu le temps que de mourir pour elle. Pourrat lui a consacré sa vie. Pourrat, c’est le « chef-lieu du Puy-de-Dôme », comme l’écrivait une écolière. Voilà ce que dit le sens naturel quand nulle géographie ne l’embrouille.
Car l’Auvergne a deux capitales : Clermont-Ferrand aux yeux de l’Histoire, Henri Pourrat aux yeux de la poésie. Et c’est justice : Pourrat a fait l’Auvergne. Il l’a trouvée comme un vieux sou romain oublié là par les Gaulois, dans un sillon, toute couverte de vert-de-gris ; il l’a frottée, il l’a polie, il en a fait revivre la tête, il en a fait briller le profil. Bref, après l’avoir découverte, il l’a créée, il l’a même retouchée, au besoin il l’a inventée. Maintenant c’est ce portrait qui fait foi (on le trouve dans Gaspard des Montagnes1. S’il se trompe, c’est elle qui a tort, car c’est en lui qu’elle se ressemble. L’original n’a plus qu’une valeur de copie.
Allez voir ce « Royaume du Vert ». Vous y trouverez toute chose plus grandiose qu’autre part : le bois plus noir qu’ailleurs et l’avare plus avare, l’herbe plus drue et le loup plus affamé. Vous entendrez le vent qui siffle en passant dans « le bon Dieu de Saint-Flour » devant l’immense espace qui sent l’horizon bleu, le champignon et la pomme de pin. Vous serez pris par un charme amer difficilement définissable. Car l’Auvergne est un meuble pauvre que la France a relégué longtemps dans sa mansarde. Elle s’y est imprégnée d’une odeur de grenier, de vieux temps, de rêve, de bois de sapin. Elle sent la bure et la fumée. C’est un secret plutôt qu’une province. Elle vous tourmente toujours d’un songe. C’est quand on l’a trouvée qu’on la cherche le plus.
1. Gaspard des Montagnes, par Henri Pourrat (Editions Albin Michel).



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