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Le philosophe

J’ai eu autrefois, dans un collège à la Dickens, un incroyable professeur, philosophe de spécialité et ivrogne de vocation. Il ressemblait à Karl Marx ; il avait une grosse barbe, un petit nez rouge et des lunettes en or. Il faisait la classe en jaquette, en galoches et en chapeau melon. C’était lui qui sonnait la cloche. Lire la suite

L’Auvergnat

CE qui caractérise l’Auvergne, c’est qu’elle est remplie d’Auvergnats : presque autant que Paris. Ils ont de bonnes joues rouges, fruit d’une saine nourriture, des yeux qui brillent, la chair entrelardée et des dents blanches de trois espèces : les incisives qui tranchent le saucisson, les canines qui le percent, les molaires qui le broient. Quand le saucisson les voit arriver, il se déclare vaincu d’avance. Le Lexique de Meyer assure que l’Auvergnat vit dans une chaumière enfumée qu’il abandonne aux approches de l’hiver pour aller dans les capitales scier du bois et montrer des marmottes.

L’Auvergne est pleine de  « villes d’eau » où l’homme se promène en sandales, boit cette eau, la mange et la fume, la mâche, la crache et l’élimine, la fait gargouiller dans sa gorge et circuler dans son gros intestin. Il rénove ainsi ses organes. Il se couche comme les poules, il se lève comme un lion.

Quoi de plus plaisant qu’un Auvergnat ? bien râblé, bien carré, bien planté sur ses jambes, légèrement plus large que haut, avec la joue bien rouge, bien tannée par le vent, le teint couleur de jambon de montagne, et les cheveux qui dévorent le front ; je parle d’un vrai père de famille, d’un homme sérieux et sagement enveloppé de plusieurs pelures de lainage, tricotées main, en mouton du pays.

Quant à l’Auvergnat de race très pure, la zoologie nous fait voir que, sous un gilet de laine marron, qui se boutonne et qui a quatre poches, il porte un pull-over de couleur aubergine sous lequel il a mis un chandail qui dissimule quelques menus lainages superposés sur l’épaisse chemise qui recouvre son tricot de peau. Ce qui est pratique pour les ménagères. Les ménagères du Haut-Cantal se servent couramment du grand-père, qui est assis à côté du feu, comme d’une pelote d’épingles. Il est immobile et pure laine. Comment se passerait-il d’un hiver rigoureux ? L’été l’éprouve déjà beaucoup, l’hiver le repose un peu de ses nombreux lainages.

Le Homard

LE homard est un animal paisible qui devient d’un beau rouge à la cuisson. Il demande à être plongé vivant dans l’eau bouillante. Il l’exige même, d’après les livres de cuisine. La vérité est plus nuancée. Elle ressort parfaitement du charmant épisode qu’avait rimé l’un de nos confrères et qui montrait les démêlés d’un homard au soir de sa vie avec une Américaine hésitante :

Une Américaine

Était incertaine

Quant à la façon de cuire un homard.

- Si nous remettions la chose à plus tard ?…

Disait le homard

A  l’Américaine.

On voit par là que le homard n’aspire à la cuisson que comme le chrétien au Ciel. Le chrétien désire le Ciel, mais le plus tard possible. Ce récit fait ressortir aussi la présence d’esprit du homard. Elle s’y montre à son avantage. Précisons de plus que le homard n’aboie pas et qu’il a l’expérience des abîmes de la mer, ce qui le rend très supérieur au chien, et décidait Nerval à le promener en laisse, plutôt qu’un caniche ou un bouledogue, dans les jardins du Palais-Royal. Enfin, le homard est gaucher. Sa pince gauche est bien plus développée que sa pince droite. A moins, toutefois, qu’il n’ait l’esprit de contradiction, et, dans ce cas, sa pince droite est de beaucoup la plus forte. De toute façon, il n’est pas ambidextre. Ou plutôt il l’est en naissant. Mais il passe sa vie misérable à se coincer les pinces dans toutes sortes de pièges. Si bien qu’il les perd constamment. Tantôt c’est l’une, tantôt c’est l’autre. Comme elles repoussent, au contraire des bras de l’homme (le bras de l’homme ne repousse jamais), la dernière en date est plus petite, si bien que le homard ressemble au célèbre empereur Guillaume II, qui avait un bras bien plus petit que l’autre. Il ne put jamais se servir également des deux mains.

Le Guépard

QUEL esprit charmant, quel rêveur, quel désarmant platonicien a songé le guépard du Larousse ? Car il est ainsi défini :  « Mammifère du genre chat. La seule espèce connue est le guépard à crinière » !… La seule connue !… Comment sont faites les autres ?… Et comment sait-on qu’elles existent ?… Cette définition insondable me poursuit depuis plusieurs jours. Elle me roule dans des abîmes. Elle met l’univers en question. Je n’y vois qu’une explication : le guépard, M. Larousse n’a pas osé nous le dire, mais c’est lui qui l’a inventé. Tel qu’il doit être. Avec ou sans crinière. C’est une création de son esprit, c’est une idée platonicienne. Il se trouve que, dans la nature, un animal mi-chien mi-chat et à crinière a réussi (c’est notre seule chance) à ressembler à l’une des mille races de guépards qu’à inventées M. Larousse et qui comprennent (peut-on savoir ?) le guépard bleu et le guépard sans crinière, le guépard à pois, le guépard à carreaux.  « La seule espèce connue… »,  il y a là un regret… Ah ! si on l’avait laissé faire !

Rien ne saurait mieux prouver à l’homme que ce monde n’est qu’un accident parmi des millions de mondes possibles. Le guépard particulièrement. Nous vivons entourés de mille guépards chimériques, de mille possibilités de guépards toutes plus belles les unes que les autres. Nous naissons et mourons dans la cage aux guépards.

C’est une situation révoltante. C’est l’arbitraire le plus gratuit. Qui a prouvé, après tout, le guépard inconnu ? Qui l’a décrit ? Personne, surtout pas M. Larousse. (Il connaît mieux les lois du fantastique.) C’est plus beau, il le sous-entend ! Voilà de quel bois il se chauffe.

La Grammaire

J’AVAIS à reparler de la Grammaire. Qui est la mère de la civilisation. Ou tout au moins sa fille aînée. Ou alors sa cousine à la mode de Bretagne. Et je ne dis pas que ce soit passionnant, mais enfin c’est une cause très juste qu’on n’a pas le droit d’abandonner. La Grammaire est une belle personne, un peu sèche, un peu tatillonne, autoritaire et chichiteuse, un peu osseuse, un peu chameau, mais enfin, pour un jeune homme pauvre et qui n’a pas trop d’ambition, c’est un parti qui mérite un coup d’oeil. Il y a trois sortes de femmes, disait Apollinaire : les em…bêtantes,les embêteuses et les embêteresses ; la Grammaire est une embêteresse. Elle distille l’ennui distingué. Après tout elle a le profil grec, et des endroits moins secs que d’autres ; ceux qui la connaissent bien disent que c’est une fausse maigre. Bref, il y aurait plaisir à rompre en son honneur quelques lances dans les tournois. Tout au moins si on ne savait pas les graves dangers de l’équitation. Surtout avec les chevaux de tournoi, qui se prennent les pieds dans leurs jupons tant ils sont couverts de dentelles, de volants et de colifichets. La Grammaire veut quelques égards, et même un peu d’hypocrisie.

La Femme

LA femme remonte à la plus haute antiquité. Elle est coiffée d’un haut chignon. C’est elle qui reçoit le facteur, qui reprise les chaussettes et fait le catéchisme aux enfants.

La femme se compose essentiellement d’un chignon et d’un sac à main. C’est par le sac à main qu’elle se distingue de l’homme. Il contient de tout, plus un bas de rechange, des ballerines pour conduire, un parapluie Tom Pouce, le noir,

le rouge, le vert et la poudre compacte, une petite lampe pour fouiller dans le sac, des choses qui brillent parce qu’elles sont dorées, un capuchon en plastique transparent, et la lettre qu’on cherchait partout depuis trois semaines. Il y a aussi, sous un mouchoir, une grosse paire de souliers de montagne. On ne s’expliquerait pas autrement la dimension des sacs à main.

A peine sèche, le coiffeur l’enferme au fond de sa cave. A côté de vingt-cinq autres femmes. Sur des fauteuils. Toutes immobiles. Comme des poupées. Comme des momies. Dans un drap blanc. On peut les voir par un soupirail : mauves ou vert Nil, parfois même vert pistache, dans un éclairage au néon. On dirait des mortes dans leur tombe, c’est un sous-sol de science-fiction. Tout le long de cette chambre des supplices, elles sont coiffées jusqu’au menton de casques gaulois reliés à des souffleries par un système de tuyauteries qui s’apparente aux tubulures de l’hélicon. Dans cet attirail scientifique, elles ressemblent a s’y méprendre à des scaphandriers, à des ordinateurs, à des Martiens, à des contrebasses, au réduit du chauffage central. On dirait des mégathériums branchés sur des sarrussophones. On croit avoir épousé une jeune fille, on s’est marié à un alambic.

Pour le poète André Berry, qui voit en elle un animal métaphysique, c’est une chèvre qui a fait sa première communion.

L’Escargot

ET c’est là que l’escargot nous donne de grandes leçons. S’il arrive lentement au bonheur, il arrive lentement à  la tombe. M. Cadart nous livre tous ses secrets. Il l’étudie au cours de ses promenades, « en pleine indépendance », nous dit son éditeur. Il en conclut la chose la plus inattendue : c’est que le « rythme de vie de l’escargot est dépourvu de la fantaisie qu’on croirait d’abord y trouver. » Nous qui le prenions pour quelque funambule. Nous voilà bien déçus. Mais nous nous rattraperons : il y a l’escargot culinaire, l’escargot d’élevage, l’escargot juridique (il a causé tant de procès qu’on en ferait un maître en droit romain) ; il y a l’escargot artistique, médical, et même religieux.

M. Cadart en sait et en dit tout. « Faut-il faire jeûner l’escargot ? Le faire dégorger ? Lui enlever son tortillon ? » Graves problèmes. Vous en aurez la solution « pour le prix de trois douzaines d’escargots. » Car c’est ainsi qu’est indiqué le prix du livre. A force de parler escargot, on finit par voir escargot, par penser escargot, par compter escargot. Comment disait mon ami Dubuffet ? Il était irrité d’un nain qui parlait le français de tout le monde, comme la chose la plus naturelle : « Pourquoi ne parle-t-il pas nain ? », demandait Dubuffet, agacé. En effet ! C’est la logique même ! L’escargot l’a compris, il se vend en escargots.

L’Eléphant

LA méditation de l’éléphant est l’une des plus utiles à l’homme. L’éléphant est considérable. « Ses larges pieds, dit M. Leloup, sont chaussés de pantoufles élastiques. » II fait l’arbre fourchu, offre des fleurs aux dames et fut amoureux, dit Plutarque, de la bouquetière Glycèra. « Ses pattes s’articulent en tous sens ; sa rondeur lui permet de rouler. » Ajoutez-y qu’il sait si mal mettre ses bretelles que son pantalon retombe sur ses pieds en catastrophe, et vous aurez le parfait portrait de Fratellini (celui qui faisait de la barre fixe et qui jouait de la guitare). Il ressemble à un dieu par la trompe (très exactement à Siva), par l’oeil au général de Gaulle, et par les bas à  la folle de Chaillot. Par l’ensemble  à Michel Simon : par la carrure, l’énigme, l’étrangeté, et je ne sais quelle force placide.

L’éléphant est mythologique. L’homme est plein d’éléphant. L’éléphant habite l’homme. Il a hante tous les dessinateurs, tous les écrivains, tous les peintres.

L’éléphant date de la plus haute antiquité. Du moins sous forme de mammouth. Il pataugeait alors dans les glaciers d’Auvergne. Ou de Sibérie, pareil a un prophète biblique. Depuis, le mammouth a perdu ses poils. Il vit tout nu dans les forêts équatoriales, ou à Paris (au zoo de Vincennes, et dans le Ve arrondissement). Il est indispensable à l’homme : physiquement, moralement et de toutes les façons. Comment vivrait sans lui l’éléphantologiste ? Comment l’homme saurait-il, sans lui, qu’il n’a pas de trompe? (et, sans le chameau, qu’il n’a pas de bosses ?) Telle est l’utilité des monstres. Ils indiquent  à l’homme ses limites, ils lui permettent de se définir, de connaître son contour et son ombre chinoise. Sans eux l’homme serait flou : une vapeur, une fumée, un gaz toxique.

L’éléphant se compose en gros d’une trompe, qui lui sert à se doucher, d’ivoire, dont on fait des statuettes, et de quatre pieds, dont on tire des porte-parapluie. Dieu l’a fait gris, dit Bernardin de Saint-Pierre, pour qu’on ne le confonde pas avec la fraise des bois.

Le Crocodile

MON rêve le plus grandiose est de trouver le crocodile. Un crocodile habille un square comme le souvenir habille l’amour. Je l’espère du ruisseau bordé de zinc. C’est un crocodile espagnol. Et on est extrêmement gêné. Parce qu’on n’en a pas l’habitude, et parce qu’il est très fascinant/intelligent, savant et beau (il est très beau et, en même temps, un peu répugnant pour les hommes, comme la plupart des crocodiles) ; et enfin, et peut-être surtout, parce qu’on ne parvient pas à savoir s’il est verdâtre ou mordoré. Tantôt il paraît vert et tantôt mordoré. C’est une question de lumière, d’éclairage, de reflets. Il a une peau de lézard, il est couvert d’écailles. Quand il plie le bras, il fait comme un bruit de portefeuille. Tout le monde sera déçu d’apprendre que le plus grand crocodile du monde n’a que trois mètres cinquante de long. Je parle des crocodiles prisonniers ; peut-être en liberté s’allongent-ils davantage. Si on défalque les deux mètres de la queue, qui ne compte pas dans le creux utile, il ne peut avaler en long que des gardiens d’un mètre cinquante. (En large, il n’y faut pas songer.) Le plus grand crocodile du monde n’est, au fond, qu’un danger pour nains. C’était tellement plus beau dans les poèmes arabes ! «  Voyez-le, disent-ils, étendu au soleil comme la babouche de Mustapha devant la porte de la mosquée. Il est prudent comme la colombe et rusé comme le rat d’égout. Ses yeux sont des buissons ardents, et ses pieds des collines puissantes. Ses dents sont acérées comme l’épée du croyant. Sa poitrine est forte et incassable, son corps pareil à une colonne de cèdre ceinte de boucliers d’airain. Sa queue est comme un hippodrome. Son odeur tue au loin le moustique et fait frémir l’onagre mâle. Elle stérilise le dattier, elle rend la chamelle inféconde. Tous ceux qu’il a mangés sont morts de mort subite. Qu’Allah te protège du maudit ! Sa ruse est longue comme la barbe du prophète et son souffle est comme la marmite dans laquelle on trempe le fer chaud. »

Le Colin de Virginie

LE colin de Virginie est une sorte de huppe. Affectueux de nature, fidèle et monogame, il bavarde dès sa naissance, vole les grains de blé, jacasse, remue, ne tient pas en place, marche les mains derrière le dos, crie à  tue-tête et jure en mexicain. C’est ce qui le distingue nettement du colin mayonnaise (d’ailleurs plus lourd, plus taciturne, qui ne vole pas les grains de blé et ignore l’espagnol).

Le Cheval

QU’EST-CE que le cheval ? Tout le monde a la notion du cheval. Si on ne l’a pas, il suffit à l’esprit de se représenter un âne, mais un grand âne avec la queue moins étriquée. Ou alors un boeuf, en moins gros, sans cornes, et avec une crinière. Ou à la rigueur un homard, mais sans pinces et sans carapace, monumental, avec le poil luisant et des sabots qui sonnent sur une route asphaltée. Ou alors un très grand lapin, un gros lapin de cinq cents kilos qu’on pourrait atteler à une voiture et qui ressemblerait à un cheval. Ou encore un paquet de lapins, de cinq cents lapins d’un kilo pièce, agglomérés pour faire un lapin synthétique qui aurait une crinière abondante, avec une selle et un jockey. Bref, tous les animaux sont propres à donner une idée du cheval à condition de les faire déformer par l’esprit dans le sens qui les rapproche réellement du modèle.

Le Chat

LES chats sont de sales bestioles qui lacèrent les fauteuils et font pipi au milieu des salons, après quoi ils vont s’établir sur les genoux d’une dame respectable, une présidente de confrérie, une grand-mère de parents d’élèves,une lauréate de jeux floraux infiniment maigre et savante. Tel est l’avis de plusieurs personnes autorisées. Ce sont des choses qu’on ne permettrait même pas à un vieux général en retraite tout couvert de décorations, ou au premier vicaire d’une paroisse distinguée. A un igame, à un banquier utile, à un diplomate en fonction. Et que font les dames ? Elles disent :  « Minou, minou, minou.» On voit par là combien le mal est profond. Les chats montent ensuite sur les toits où ils font le sabbat toute la nuit avec des cris affreux d’enfants qu’on assassine Quand le pharmacien les attrape, il les pèle et garde la peau. Dieu l’a fait, dans sa grande bonté, pour que l’homme puisse caresser le tigre : le chat est un tigre d’appartement. Il est élastique et feutré, soyeux, griffu, plein d’électricité statique. Il se compose, assure un écolier, de deux pattes de devant, de deux pattes de derrière et deux pattes de chaque côté. Derrière lui, ajoute cet enfant, il y a une queue qui devient de plus en plus petite, et puis au bout il n’y a plus rien. On ne saurait mieux peindre le chat. A condition d’ajouter la moustache. Tout le chat se trouve dans la moustache. Elle est sensible aux infrasons, à l’infrarouge et à l’ultraviolet C’est avec elle qu’il détecte le monde, la température de la soupe, la présence des esprits, l’approche de Lucifer. Les sorcières l’amènent au sabbat.

Les chats perdus se réunissent à Montmartre. Une demoiselle âgée leur apporte à goûter. Devant le Sacré-Coeur. Ils mangent, ils regardent Paris avec sa brume et ses cheminées ; puis ils s’en vont et reviennent pour le dîner. On voit par là qu’ils aiment les grands panoramas. Mais ils n’adorent pas moins les caves. Sur les bateaux, ils voyagent dans les soutes.

Le Chameau

PRENEZ le chameau de Tartarie. « Son unique moyen de protection est une espèce d’éternuement au moyen duquel il lâche, par le nez et par la bouche, un tas d’ordures contre celui qu’il veut épouvanter. » Ajoutons que ses lèvres sont fendues en bec de lapin et qu’au moment du rut il lui suinte de la tête une humeur oléagineuse. Qui répand une odeur fétide. Comme son haleine. Et que  « la masse informe de son corps lui donne de loin un aspect de ruines. » Ces circonstances le rendent très propre à la chasse au loup. Les Pyrénées étant rocailleuses, on le chaussera, comme le font les Tartares, de légères bottines en peau de mouton. En résumé : faire blatérer le chameau.

Le Vautour

LE  plus beau, c’est le Cypapus papa, le vautour pape. Il ressemble à Jacques Coeur. Il a le crâne rosé et le cou extrêmement nu dans une collerette de fourrure grise ; le port de tête césarien et un bec important ; avec de grosses caroncules orangées qui font banquier sérieux, conseiller juridique. Son manteau crème et ses ailes noires lui prêtent la silhouette d’un orateur sacré. C’est sûrement un ancien banquier qui s’est fait moine pour enterrer un roi de Pologne.

Les Oiseaux

L’OISEAU a quelque chose d’étrange. Il fait des choses extraordinaires : l’urubu nettoie les poubelles, l’agami surveille les poulets, le gypaète est barbu, l’albatros pond des oeufs dont le petit bout est aussi gros que l’autre (et l’autre aussi petit que le premier), la huppe pupule, le héron gargouille, le milan hune et le rhinocéros barète (encore n’est-ce pas un véritable oiseau). Tout cela finit par inquiéter. Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder une simple poule, disons une poule noire à l’oeil jaune, pour finir par être terrifié. Voyez-la picorer un ver, un serpent, ou une autre poule (une poule malade que toute la confrérie se met froidement à assassiner). Elle pique d’un geste mécanique et saccadé ; on dirait une machine a. coudre ; ou alors un monstre tertiaire ; nulle expression ; le marteau-piqueur a plus d’entrailles ; l’éléphant parait moins ancien, les hybrides de Bosch moins bizarres : c’est une bête de l’Apocalypse. La poule est un monstre effrayant. La cigogne exécute les faibles et mange parfois ses cigogneaux ; la pie est voleuse de naissance ; le perroquet se saoule au vin rouge, comme un charretier ; le pigeon, symbole de paix, qu’on donne pour si fidèle, bat son épouse comme plâtre pour lui faire accepter une affreuse concubine qui a traîné dans tous les ruisseaux ; il détraque les horloges en se posant sur l’aiguille et fait caca dans l’engrenage, si bien qu’on ne peut plus savoir l’heure par aucun monument de Paris. Le faisan est dur comme du bois ; il faut le laisser presque pourrir pour arriver à lui manger la cuisse. Le moineau assas- sine le pinson à seule fin de lui voler son nid ; partout où il s’installe les autres races disparaissent.

Le Marabout

MAIS le plus digne, c’est le marabout. Quoi de plus digne qu’un marabout ? Deux marabouts. Ils étaient donc au centre de la salle, immobiles, quasi végétaux, habillés en Arabes, profonds, méditatifs, le talon gauche sur le genou droit, griffus, ligneux et verticaux comme des arbustes de Buffet. On ne peut pas cesser de les regarder.

Tout est tout d’une façon générale ; tout est dans tout (et même réciproquement), mais surtout dans le marabout. Il dépasse la zoologie ; on dirait une lettre chinoise.

Le marabout a des mollets en roseau sec, un petit manteau noir « pour tout aller », et un tour de cou en lapin jaune. On le voit de dos. C’est la grand-mère. Elle va au Casino ou à la première messe. Mais tout à coup elle écarte le bras et elle se tape sur la fesse gauche ; quelle affreuse familiarité ! Elle croise les mains derrière le dos sur sa jaquette. C’est le notaire. Il réfléchit aux difficultés de la question. C’est le surveillant de la récréation de quatre heures. Il tourne un peu la tête à droite et découvre son crâne en œuf (on l’aurait cru plus jeune), son crâne en noix de coco couvert de fibre végétale, son bec en bois, comme un faux nez (c’est Croquignol), son œil méfiant, savant, légèrement effaré, d’agriculteur en moyenne altitude : c’est le camarade de régiment avec lequel on a fait tant de parties, le voisin de lit qu’on avait oublié ; et en même temps plusieurs grands hommes du Petit Larousse ; qui ont le nez osseux et la tempe un peu creuse, des cheveux follets et une grande pomme d’Adam ; qui sont pour l’ordre et l’avarice, les proverbes ruraux, les progrès de l’industrie ; des hommes utiles ; secs et utiles ; utiles et un peu décharnés. Tel est le marabout du zoo de Vincennes. Charmant et caricatural. J’en ai connu de plus solennels, de plus pensifs, de plus érémitiques, qui avaient l’air de saints du désert.

Le Kangourou

LE kangourou date de la plus haute antiquité. Scientifiquement, il se compose, comme l’Auvergnat, de la tête, du tronc et des membres. Quand Dieu le créa, pour la beauté de la chose, il y prit un plaisir extrême. Il le regarda d’un air étonné et ravi. Se caressa la barbe avec perplexité. Puis, le prenant entre le pouce et l’index, le laissa tomber sur l’Australie, patrie des animaux étranges.

Le kangourou, lui, est un rongeur. On l’emploie à boxer dans les jardins des Plantes. Quand le navigateur arrive en Australie, salué par le triste pélican, on l’emmène chasser le kangourou, ce qui est le comble du désoeuvrement dans les petites cités australiennes. Et une pitoyable boucherie. Que serait l’homme sans le kangourou ? Sans le kangourou, l’homme n’aurait jamais su qu’il ne possède pas de poche marsupiale. Le kangourou et le jardinier sont seuls à se distinguer par une poche marsupiale.

Le kangourou se dépasse lui-même. Sa notion déborde sa forme. Il y a du kangourou dans tout ce qui est insolite. Le Hitler dont parle la presse est un kangourou germanique aussi étrange qu’un insecte australien. Ce prophète de la virilité qui ne pratique jamais aucun sport, qui a peur des femmes, qui despotise sa nièce jusqu’à l’acculer au suicide, qui ne mange pas de viande et se bourre de gâteaux, cet homme toujours armé de cravaches qu’on n’a jamais vu sur un cheval, ce général qui passe son temps à manger des tartes et à consulter l’astrologue, cet ogre de pâtisserie viennoise, apparaît bien comme l’un des kangourous les plus inexplicables à l’homme dans la série qui va de Néron au père Ubu. Le kangourou foisonne. Le kangourou pullule. Le kangourou est au coin de la rue. Il faut se méfier du kangourou qui fait l’Histoire. Le kangourou peut être effrayant.

Le kangourou est inexplicable. On dit que l’homme est un loup pour l’homme. L’homme est pour l’homme un kangourou. Telle est la vérité de la chose.

L’Homme

L’HOMME vient du singe, dit-on, et il va au cimetière. Telle serait sa zoologie. Que fait-il en chemin ? De tout. Des zigzags, l’école buissonnière. Il se gratte le nez, il se lave les pieds, il fait empailler ses ministres, il accroche des morts aux sonnettes, une fois il a déterré le pape ; pour le juger ; le pape avoua tout ce qu’on voulait (c’était Formose ; en l’an 896) ; sur quoi on le jeta au Tibre après lui avoir coupé les doigts. On voit par là que l’homme, venu du singe, y retourne assez volontiers. C’est pourquoi il marche en zigzags. Il vient du singe, va au cimetière, et en chemin il fait des zigzags. Ces zigzags constituent l’Histoire. Mais d’autres fois il va tout droit, il court, il fonce, il se bouscule, et il pousse son voisin devant lui, en lui tenant l’épée dans les reins. Et c’est encore bien plus l’Histoire. Bref on le sent capable de tout. C’est un monsieur qui ne se refuse rien. Il tue, pille, il voit le diable au pied de son lit. On se demande ce que fait l’homme de son âme immortelle. Il la roule dans la fange, il la traîne dans l’ordure, il s’y racle les pieds comme sur un tapis-brosse. L’homme est un étrange animal. Ses activités sont charmantes. Les spécialistes voient en lui une espèce d’insecte sautillant. Il fonde des villes, il danse le jerk, il sonde les mers, il chante en choeur et il boit à la ronde, il se coiffe au carnaval de chapeaux en papier. De temps en temps, il détruit la Bastille pour construire des prisons moins belles mais plus nombreuses, il tue ses rois pour avoir un empereur et le remplacer par un monarque, il adore la Raison, il se repaît de chimères, il massacre ses prisonniers. En un mot, il naît libre, égal et fraternel. Tant qu’il conquiert, ce n’est pas trop inquiétant ; quand il « libère », ça devient plus grave ; quand il déclare la paix au monde, c’est le moment de prendre le maquis. S’il parle de « vertu », gare à la guillotine ; s’il parle de « liberté », gare à la prison. Ses frivolités sont sanglantes ; il est plus tragique que sérieux. Au demeurant, le meilleur fils du monde en face d’une bouteille de vin blanc.

Le Lion

C’EST un vertébré d’un beau roux qui a la couleur du lièvre, avec l’oreille plus courte et la crinière plus forte, et le seul mammifère qui naisse les yeux ouverts. Il marche obliquement et lentement, comme le homard, mais légèrement, et en portant la tête plus haut, ce qui lui confère plus de majesté. Le Dictionnaire de Dupiney de Vorepierre ajoute qu’ « il ne monte pas aux arbres pour attraper le cynocéphale » : on voit par là que les recherches pourront se limiter au sol quand le lion s’échappe des ménageries.

« Le lion, assurait Baudelaire (ou alors Delacroix, ou alors Courteline), est plus fier que le chef de bureau »(mettons le sous-chef pour ne pas paraître exagérer). Et plusieurs zoologues ont confirmé la chose : l’information serait vérifiée.

Les maisons sont pleines de lions, surtout les maisons des médecins et même des chirurgiens-dentistes. La salle d’attente principalement. Et le cabinet de consultation. Le lion fait sérieux, il intimide, il réveille un standing élevé. L’un est couché sur la pendule, l’autre accroupi sur le presse-papiers. L’un dit l’heure, l’autre appuie sur une pile d’ordonnances. L’un est doré, l’autre est en bronze. Le premier bâille, le second se fouette les flancs ; un troisième rugit sur un socle. Quelques autres, dans les vitrines, ne sont là que pour boucher les trous. Ils faisaient partie du lot quand le médecin l’acheté (au moment où il s’est monté). Au poids. Moins par amour du lion que pour la respectabilité. Pour montrer que, même débutant, un jeune médecin sérieux a déjà tant de clients qu’il pourrait monter tout un cirque. Rien ne l’empêcherait d’être Hagenbeck. De mettre un dolman à brandebourgs et de dresser des otaries. Avec un fouet. A New York, à Berlin.




CITATION
Alexandre Vialatte
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